Sandrine Rousseau face aux chasseurs : qui gagne la bataille de l’opinion ?

En appelant ses sympathisants à aller « physiquement » faire face aux chasseurs lors de l’ouverture, Sandrine Rousseau a réussi son coup : pendant quelques jours, tout le monde a parlé d’elle. Mais une fois sortie de la confortable chaleur d’une université militante, la formule est devenue plus difficile à assumer. Derrière la polémique se joue surtout une véritable bataille d’opinion. Et, pour une fois, les chasseurs ont peut-être tout intérêt à ne pas la mener avec les armes de leurs adversaires.

La chasse était ouverte, mais pas celle que l’on croyait

Il y a des phrases qui sont manifestement beaucoup plus faciles à prononcer devant une salle acquise à sa cause que devant une caméra de télévision. À l’UniREVcité, l’université d’été du mouvement d’Aymeric Caron, Sandrine Rousseau était en terrain ami. Sur scène, le propos pouvait donc monter tranquillement en température. « Il va nous falloir nous affronter à cette ouverture de la chasse », explique la députée, avant d’espérer voir ses sympathisants se rendre « dans les forêts, dans les campagnes, dans les lisières, sur les chemins ». Puis vient la phrase qui change tout : ils devront être là, « debout face à eux physiquement ». Voilà. On était parti d’une discussion sur les incendies, la sécheresse et l’ouverture de la chasse. Nous voilà soudain convoqués pour un grand face-à-face physique dans les sous-bois. La politique française conserve décidément une remarquable capacité à transformer un débat de gestion de la faune sauvage en remake champêtre de West Side Story. À un détail près, comment peut-on inciter des gens à débarquer au cœur d’une battue?

Le formidable pouvoir de la salle acquise

Ce qui est intéressant dans cette histoire n’est pourtant pas seulement ce que Sandrine Rousseau a dit. C’est ce qui s’est passé ensuite. Devant les militants, la radicalité fonctionne très bien. Elle donne de l’énergie à une salle, produit une petite séquence pour les réseaux sociaux et permet à chacun de repartir avec le sentiment délicieux d’avoir participé à l’effondrement imminent du vieux monde. Puis la vidéo sort de la salle. Et là, le public change. Les chasseurs la découvrent, évidemment. Mais les médias généralistes s’emparent également de l’affaire. La FNC annonce une plainte. Des fédérations départementales et des associations lui emboîtent le pas. La petite phrase destinée à galvaniser quelques militants devient alors une question beaucoup plus simple : une parlementaire doit-elle inviter des citoyens à aller physiquement empêcher d’autres citoyens de pratiquer une activité légale ? Et voilà précisément le moment où le joli costume de la radicalité militante commence à serrer légèrement aux épaules.

« S’affronter » ? Enfin… se promener

Car vient ensuite l’heure du service après-vente. Une fois les mots soumis aux questions des journalistes, l’affrontement prend soudain des allures beaucoup plus bucoliques. Il est désormais question de présence dans les forêts, de gilets visibles, de citoyens qui se promènent. Bref, nous étions à deux doigts de la bataille de Verdun en lisière de forêt et nous voilà revenus à la randonnée dominicale. Ce recul sémantique n’est pas anodin. Il montre toute la différence entre le discours destiné à convaincre ceux qui sont déjà convaincus et celui qu’il faut ensuite défendre devant l’ensemble des Français. Car Sandrine Rousseau dispose évidemment du droit de demander une année blanche de chasse. Elle peut considérer que les incendies imposent une suspension. Elle peut défendre une autre conception de la gestion de la faune sauvage. C’est de la politique. Mais appeler à « empêcher » une activité et à se tenir « physiquement » devant ceux qui la pratiquent est autre chose. Les mots prononcés étaient suffisamment précis pour que la Fédération nationale des chasseurs annonce une action en justice et que d’autres démarches soient engagées. La justice dira ce qu’elle en pense. Ce n’est pas à nous de le décider. Politiquement, en revanche, la question est déjà posée.

Sandrine Rousseau a-t-elle gagné ?

Oui. Au moins une bataille. Celle de l’attention. Pendant plusieurs jours, son nom a été associé à la chasse sur les chaînes de télévision, dans les journaux, sur les réseaux sociaux et jusque dans nos fédérations. Pour une responsable politique, ce n’est jamais complètement un accident. La provocation est devenue l’une des monnaies les plus solides de notre vie publique. Quelques mots bien choisis rapportent parfois davantage qu’un rapport de 140 pages rempli de graphiques, de cartes et de notes de bas de page. Sandrine Rousseau sait parfaitement occuper cet espace. Et il serait naïf de penser qu’une avalanche de communiqués indignés constitue nécessairement une défaite pour elle. Auprès de son public, elle peut au contraire apparaître comme celle qui « ose », celle qui « ne se couche pas », celle qui affronte les lobbys et le vieux monde rural. Les chasseurs lui offrent alors exactement ce dont toute stratégie de radicalisation a besoin : un adversaire.

Mais elle pourrait avoir perdu quelque chose de beaucoup plus important

Le problème commence lorsqu’on quitte cette petite arène. Car la France ne se divise pas entre les chasseurs d’un côté et quelques dizaines de milliers de militants antichasse de l’autre. Entre les deux existe une immense majorité. Des gens qui ne chassent pas. Qui ne connaissent parfois aucun chasseur. Qui peuvent être favorables au partage des espaces naturels, souhaiter davantage de sécurité, critiquer certaines pratiques cynégétiques ou penser que la chasse doit être adaptée après une catastrophe écologique. Et leur opinion compte énormément. Ces Français n’ont pas forcément envie de choisir leur camp dans la guerre culturelle permanente que certains voudraient imposer. Ils regardent. Ils écoutent. Et ils se demandent principalement qui leur paraît raisonnable. Voilà pourquoi cette séquence est beaucoup plus importante qu’elle n’en a l’air. Pour la première fois depuis longtemps, les chasseurs ne sont pas sommés de répondre à la question : « Pourquoi tuez-vous des animaux ? » La question devient : « Est-il raisonnable d’aller physiquement empêcher des chasseurs de chasser ? » Cela change tout.

Du sanglier jusqu’au fascisme, sans correspondance

L’autre aspect fascinant de l’intervention de Sandrine Rousseau est la vitesse à laquelle le propos change d’échelle. Au départ, il est question d’ouvertures anticipées, des conséquences des incendies et d’animaux ayant souffert pendant l’été. Quelques minutes plus tard, nous arrivons à l’élection présidentielle de 2027, où il faudrait faire triompher « l’écologie radicale » plutôt que « le fascisme ». Entre les deux ? Le sanglier. Il fallait oser. Cela dit quelque chose d’important : la chasse n’est plus seulement traitée par certains responsables politiques comme une activité rurale ou comme un outil de gestion de la faune. Elle est devenue un symbole. Un marqueur culturel. À travers le chasseur, on parle désormais du rapport à l’animal, de la viande, des armes, de la ruralité, de la tradition, de la propriété, de l’écologie et parfois même d’une vision globale de la société. Le malheureux sanglier qui ravage un champ de maïs n’en demandait probablement pas tant.

C’est précisément là que les chasseurs doivent être intelligents

La tentation est évidemment grande de répondre. Fort. Très fort. De moquer Sandrine Rousseau, de multiplier les vidéos rageuses ou de promettre à ceux qui viendraient « nous affronter » qu’ils seraient bien reçus. Ce serait une erreur monumentale. Parce que Sandrine Rousseau n’a besoin que d’une chose pour retourner complètement cette séquence. Une image. Une seule. Un chasseur qui s’emporte contre un militant. Une altercation filmée au téléphone. Une menace publiée sur un réseau social. Une bousculade. Et le récit changera instantanément. On oubliera les mots prononcés à l’UniREVcité et on parlera des « tensions avec les chasseurs ». Le lendemain, chacun sera invité sur un plateau de télévision pour commenter trente secondes d’une vidéo verticale dont personne ne connaîtra exactement le début. Et les chasseurs auront perdu.

Ne lui offrez surtout pas l’image qu’elle cherche

La meilleure réponse à cette séquence est donc probablement beaucoup moins spectaculaire. La Fédération nationale des chasseurs a choisi le terrain judiciaire. Très bien. Que la justice fasse son travail. Les responsables cynégétiques doivent répondre précisément sur les incendies, les ouvertures anticipées, la régulation du sanglier, les dégâts agricoles et les possibilités locales de suspendre ou d’adapter la chasse lorsque les circonstances l’exigent. Et les chasseurs ? Ils doivent chasser. Normalement. Respecter scrupuleusement les règles de sécurité. Respecter les promeneurs. Respecter les consignes locales. Et si des militants viennent réellement tenter d’empêcher une chasse, ne pas jouer au jeu proposé. On appelle les autorités compétentes. On constate. On filme lorsque cela est nécessaire et légal. On ne répond pas physiquement. Cela paraît presque trop simple. Mais la bataille de communication se gagnera probablement ainsi.

Car le vrai public n’est pas dans la forêt

Le public auquel doivent parler les chasseurs n’est pas constitué des militants réunis autour d’Aymeric Caron. Il ne s’agit pas davantage de convaincre les chasseurs eux-mêmes. Le véritable public est ailleurs. C’est cette femme qui promène son chien le dimanche. Cet homme qui n’a jamais tenu un fusil de sa vie. Cette famille qui habite en périphérie d’une ville mais passe ses week-ends à la campagne. Cet agriculteur qui connaît parfaitement les dégâts de sangliers. Ce Français qui trouve parfois les chasseurs agaçants mais qui trouve encore plus étrange qu’une députée appelle à aller les affronter physiquement. C’est là que se joue l’opinion. Et c’est précisément pour cela que les chasseurs auraient tort de transformer Sandrine Rousseau en martyr de la cause antichasse. Elle a parlé. Les Français ont entendu. Inutile d’en rajouter.

Qui a donc gagné ?

Sandrine Rousseau a gagné la bataille de l’attention. Elle a réussi à imposer son sujet. Elle a probablement consolidé son image auprès des plus radicaux de son camp. Mais elle a peut-être offert aux chasseurs quelque chose qu’ils obtiennent rarement : la possibilité d’apparaître non comme ceux qui agressent, mais comme ceux que l’on désigne à l’affrontement. À nous de ne surtout pas gâcher ce cadeau. Car dans cette affaire, les chasseurs n’ont finalement pas besoin de crier plus fort que Sandrine Rousseau. Et, lorsque l’ouverture arrivera, la meilleure réponse sera peut-être aussi la plus désarmante : continuer à chasser, respecter les règles, saluer les autres usagers de la nature et refuser obstinément le spectacle qu’on voudrait leur faire jouer. Sandrine Rousseau voulait un affrontement. Le plus cruel serait peut-être encore de ne pas le lui donner.

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Baudouin est journaliste spécialisé dans le monde de la chasse depuis plus de quinze ans et rédacteur en chef de So Chasse. Titulaire d'une carte de presse, il a publié plus de 5 000 articles et réalisé plus de 1 500 reportages vidéo consacrés à la chasse, à la faune sauvage, aux chiens, aux armes, à la réglementation et aux territoires. Il a notamment interviewé plusieurs candidats à l’élection présidentielle en 2017 et 2022 sur leur vision de la chasse et de la ruralité. Ses reportages l’ont également conduit en Italie, en Espagne, en Écosse, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Suède, en Nouvelle-Zélande, en Nouvelle-Calédonie, au Bénin et au Mozambique. Chasseur depuis son plus jeune âge, il pratique aussi bien l’approche, l’affût, la battue que la chasse du petit gibier avec son springer. À travers So Chasse, il défend un journalisme de terrain fondé sur l’expérience, la vérification des faits et la rencontre avec les acteurs du monde cynégétique.

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