Après les incendies qui ont ravagé une partie du massif de Fontainebleau, aucune chasse ne sera autorisée dans les secteurs brûlés, ni dans les zones tampons qui les entourent. Une décision destinée à laisser souffler la forêt et la faune. Mais l’administration reconnaît elle-même le revers possible de la médaille : ces espaces pourraient rapidement devenir des refuges pour les ongulés, sangliers compris. Avec les dégâts forestiers et agricoles qui peuvent aller avec.
Une décision prise avant l’ouverture
La réunion publique consacrée aux incendies s’est tenue vendredi 18 septembre à Fontainebleau. Depuis, la situation a quelque peu évolué puisque l’ouverture générale de la chasse en Seine-et-Marne a eu lieu dimanche 20 septembre à 9 heures. La Fédération départementale des chasseurs de Seine-et-Marne confirme cette date pour la saison 2026-2027. Pour la forêt domaniale de Fontainebleau, l’ouverture doit intervenir plus tard, à la mi-octobre. Mais un principe est déjà arrêté : les secteurs incendiés seront interdits à la chasse à tir comme à courre. Jusque-là, difficile de s’émouvoir outre mesure. Personne ne peut sérieusement contester la nécessité de laisser du temps aux secteurs les plus durement frappés par les incendies. La décision devient en revanche beaucoup plus discutable dans ses conséquences lorsqu’elle concerne également les zones tampons.
Des refuges grandeur nature
Le sous-préfet Yannis Bouzar ne cache d’ailleurs pas le problème. Ces espaces non chassés pourraient devenir des « refuges pour la faune » et favoriser une concentration des ongulés, au point de poser un problème d’équilibre sylvo-cynégétique. L’ONF constate déjà la présence de hardes de cervidés dans les secteurs où le dérangement humain a pratiquement disparu. Quant au sanglier, le phénomène de refuge dans les zones où la chasse ne s’exerce pas n’a rien d’une invention de chasseurs désireux de défendre leur activité. C’est l’Office français de la biodiversité lui-même qui le reconnaît : parmi les problèmes liés à l’espèce figurent les dégâts occasionnés dans les espaces naturels protégés et les « zones non-chassées dans lesquelles se réfugient les sangliers en période de chasse ». L’OFB précise également que la maîtrise des populations nécessite souvent une intensification de l’effort de chasse. Difficile dès lors d’écarter d’un revers de main la possibilité que de vastes espaces durablement soustraits à toute pression cynégétique deviennent des zones de remise particulièrement attractives.
Le jour dans les bois, la nuit dans les cultures
Le problème est que le sanglier ne connaît évidemment ni les panneaux, ni les limites administratives tracées sur une carte. L’espèce se nourrit principalement la nuit et dispose d’un domaine vital considérable : l’OFB évoque en moyenne 500 à 1 000 hectares pour les laies et 1 000 à 2 000 hectares pour les mâles. Un sanglier peut donc parfaitement passer ses journées dans une zone de quiétude où personne ne vient le déranger et gagner les cultures périphériques une fois la nuit tombée. Et là, la théorie écologiste rencontre rapidement le champ de maïs de l’agriculteur voisin. L’OFB cite précisément les prairies et le maïs parmi les cultures particulièrement exposées aux dégâts de sangliers. Il mentionne également les intrusions de l’espèce dans les secteurs résidentiels et périurbains.
Accuser les chasseurs: le B A-BA de l’écolo !
C’est dans ce contexte que Jean-Philippe Siblet, président de l’Association des naturalistes de la vallée du Loing et du massif de Fontainebleau, a dénoncé un « nourrissage massif de sangliers par des chasseurs dans différents secteurs ». Voilà une accusation qui mérite tout de même que l’on s’y arrête. Car dans le compte rendu de cette réunion, aucun chiffre, aucune quantité distribuée, aucune surface concernée ni aucune donnée permettant de mesurer ce supposé « nourrissage massif » ne viennent étayer cette affirmation. Surtout, employer le mot « nourrissage » permet de mettre commodément dans le même sac des pratiques qui n’ont absolument pas le même objectif.
L’agrainage n’est pas un gros mot
Il existe effectivement un agrainage destiné à maintenir artificiellement des densités élevées de sangliers. Celui-là est clairement problématique. Mais il existe aussi l’agrainage dissuasif. Et la différence n’est pas une subtilité inventée par les fédérations de chasseurs. Dans sa documentation technique consacrée à la gestion du sanglier, l’administration distingue elle-même les deux pratiques. Elle présente l’agrainage dissuasif comme une technique de prévention des dégâts agricoles pouvant être efficace sous certaines conditions : l’objectif consiste alors à maintenir temporairement les animaux en forêt pendant les périodes où les cultures sont particulièrement vulnérables. Le même document préconise au contraire d’interdire les apports alimentaires ayant pour conséquence d’entretenir de fortes densités de sangliers. Autrement dit, dénoncer indistinctement tout apport de nourriture comme du « nourrissage de sangliers » revient à gommer une distinction que les organismes chargés de la gestion de la faune font eux-mêmes. En Seine-et-Marne, l’agrainage n’est d’ailleurs pas laissé au bon vouloir de chacun. Le nouveau Schéma départemental de gestion cynégétique 2026-2032, approuvé par arrêté préfectoral le 15 juillet 2026, encadre notamment les prescriptions relatives à l’agrainage et à l’affouragement.
Des sangliers qui n’ont pas besoin d’aide alimentaire
Il serait également particulièrement mensonger, voire calomnieux, d’expliquer la progression du sanglier par quelques poignées de maïs distribuées en forêt. L’espèce possède déjà à elle seule quelques sérieux arguments pour prospérer. Une laie donne naissance en moyenne à cinq ou six marcassins. La mortalité naturelle du sanglier est relativement faible et l’OFB indique que sa principale cause de mortalité est aujourd’hui la chasse. Ses effectifs sont par ailleurs décrits comme étant en augmentation constante. À cela s’ajoutent des conditions environnementales devenues particulièrement favorables. Des recherches scientifiques menées à l’échelle européenne ont mis en évidence une association forte entre l’augmentation des populations de sangliers et des hivers devenus plus doux. L’amélioration de la disponibilité alimentaire, notamment lors des fructifications forestières, intervient également dans cette dynamique. Le sanglier est même décrit par les chercheurs comme l’une des espèces profitant particulièrement bien des changements climatiques observés en Europe. On est donc assez loin du récit simpliste selon lequel les chasseurs auraient besoin de remplir les mangeoires pour fabriquer des sangliers. Ils cherchent au contraire partout à en prélever davantage.
Et ensuite, ils paient
Il existe enfin un détail quelque peu embarrassant dans cette accusation de chasseurs qui entretiendraient volontairement des populations pléthoriques. Ce sont précisément les structures cynégétiques qui doivent payer une large partie de la facture lorsque les sangliers ravagent les cultures. Le Code de l’environnement prévoit qu’un agriculteur victime de dégâts de sangliers ou d’autres grands gibiers peut demander son indemnisation à la Fédération départementale des chasseurs. Et l’article L.426-5 va encore plus loin : la Fédération départementale prend à sa charge les dépenses liées à l’indemnisation et à la prévention de ces dégâts et en répartit le financement entre ses adhérents, les territoires de chasse et, selon les modalités retenues localement, les chasseurs de grand gibier. Voilà donc des chasseurs que l’on accuse régulièrement de favoriser la prolifération d’une espèce qu’ils doivent ensuite chasser davantage et dont ils doivent financer les dégâts. On peut difficilement imaginer modèle économique plus absurde.
La contradiction de Fontainebleau
La question posée à Fontainebleau dépasse donc largement l’opposition caricaturale entre ceux qui voudraient laisser les animaux tranquilles et des chasseurs impatients de retourner dans les secteurs incendiés. Laisser reposer les parcelles brûlées peut parfaitement se justifier. Créer autour d’elles de vastes zones de tranquillité où aucune régulation ne pourra avoir lieu pose en revanche une véritable question de gestion. L’administration le reconnaît elle-même. L’OFB reconnaît que les zones non chassées constituent des refuges pour les sangliers. Et les habitants signalent déjà localement des problèmes liés à l’espèce. Si ces secteurs deviennent demain des remises permanentes d’où les sangliers sortiront la nuit pour gagner les cultures environnantes, il faudra bien les réguler d’une manière ou d’une autre. Et il serait alors pour le moins paradoxal de découvrir que les chasseurs dont on aura écarté l’action deviennent soudain indispensables lorsque les dégâts commenceront à s’accumuler.











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