C’est désormais officiel. Deux arrêtés publiés hier, mardi 8 septembre, au Journal officiel font entrer le grand tétras et le lagopède alpin dans la liste des oiseaux protégés sur l’ensemble du territoire métropolitain et les retirent de celle des espèces chassables. Une décision annoncée depuis plusieurs mois par la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, et vivement contestée par la Fédération nationale des chasseurs. Car si leur statut juridique change profondément, les deux oiseaux n’étaient, dans les faits, déjà plus chassés en France.
Deux oiseaux qui n’étaient déjà plus chassés
C’est probablement le premier élément à rappeler pour comprendre ce qui vient réellement de changer. Le grand tétras faisait l’objet depuis septembre 2022 d’une suspension nationale de sa chasse pour une durée de cinq ans. Cette décision avait fait suite à une injonction du Conseil d’État, qui estimait que l’état de conservation de l’espèce ne permettait plus sa chasse. Lors de la saison 2021-2022, aucun des six départements concernés n’avait d’ailleurs autorisé de prélèvement, les quotas ayant été fixés à zéro. Le lagopède alpin était lui aussi toujours inscrit parmi les espèces chassables, mais le Conseil d’État avait demandé en mars dernier au Gouvernement de suspendre sa chasse pendant cinq ans. Autrement dit, aucun chasseur français ne pouvait actuellement prélever légalement l’un de ces deux oiseaux. Ce mardi, le Gouvernement va cependant beaucoup plus loin qu’un simple moratoire : grand tétras et lagopède alpin quittent la liste des espèces de gibier dont la chasse est autorisée et rejoignent celle des oiseaux protégés.
Bien plus qu’une interdiction de les chasser
La différence juridique est loin d’être symbolique. L’article 3 de l’arrêté du 29 octobre 2009 interdit, pour les espèces concernées, la destruction ou l’enlèvement des œufs et des nids, la destruction, la capture ou l’enlèvement des oiseaux ainsi que leur perturbation intentionnelle lorsqu’elle compromet leur cycle biologique. Le régime protège également leurs sites de reproduction et leurs aires de repos contre certaines destructions, altérations ou dégradations. C’est donc précisément sur ce terrain que le nouveau statut pourra avoir les conséquences les plus importantes. Désormais, la protection ne concernera plus seulement le chasseur et son fusil. Les activités susceptibles de perturber les oiseaux ou de détériorer leurs habitats pourront elles aussi être beaucoup plus directement concernées. Et en montagne, les pressions sont nombreuses : changement climatique, fermeture ou fragmentation des habitats, fréquentation touristique, sports hivernaux ou encore collisions avec certains équipements.
Barbut ne voulait plus « enchaîner les moratoires »
Dans un entretien accordé à La Dépêche du Midi et publié lundi, Monique Barbut a expliqué pourquoi elle avait choisi de changer complètement le statut des deux espèces. Après avoir demandé un état des populations, la ministre estime que « continuer à prendre des moratoires les uns après les autres n’avait aucun sens ». Selon elle, le classement comme espèces protégées doit notamment faciliter l’accès à certains financements, en particulier européens, et permettre la mise en place d’un véritable plan de protection sur dix ans. Elle évoque également la possibilité de renforcer les zones de quiétude. La ministre reconnaît par ailleurs elle-même que les chasseurs participent déjà aux actions de conservation, notamment par les comptages et le suivi des populations, aux côtés des autres acteurs de la montagne.
La FNC avait dénoncé une décision « sans aucune concertation »
Le monde de la chasse n’a pas attendu la publication des arrêtés pour réagir. Dès le mois d’avril, lorsque la décision de Monique Barbut avait été portée à sa connaissance, la Fédération nationale des chasseurs avait publié un communiqué particulièrement offensif dénonçant une décision prise, selon elle, « sans aucune concertation avec les chasseurs ». La FNC parlait alors d’une « volte-face incompréhensible » et reprochait surtout à la ministre d’abandonner la logique de gestion adaptative. Le principe défendu par les chasseurs était simple : lorsqu’une population est en mauvais état, les prélèvements sont suspendus. Mais le maintien de l’espèce parmi le gibier permet théoriquement de réévaluer cette décision si son état de conservation s’améliore un jour. Avec son classement parmi les espèces protégées, cette logique disparaît. Pour Willy Schraen, président de la FNC, la décision revient ainsi à court-circuiter un système fondé sur l’évolution des connaissances scientifiques et l’état réel des populations.
Les instances chasse avaient également dit non
L’opposition du monde cynégétique s’était également exprimée au sein des instances officielles. Pour le grand tétras, le Conseil national de la chasse et de la faune sauvage avait rendu le 18 avril un avis majoritairement défavorable au projet, à 58,62 %. À l’inverse, le Conseil national de la protection de la nature s’était prononcé favorablement et à l’unanimité le 8 juillet. Concernant le lagopède alpin, le Conseil national de la chasse et de la faune sauvage avait également émis un avis défavorable, tandis que le Conseil national de la protection de la nature avait rendu un avis favorable. Les deux projets avaient ensuite été soumis au public durant l’été. La consultation consacrée au lagopède avait recueilli plus de 10 000 contributions et celle concernant le grand tétras près de 16 800. Selon la LPO, plus de 80 % des contributions se sont déclarées favorables aux classements.
Les associations écolos jubilent
Sans surprise, les associations écologistes accueillent la décision avec satisfaction. La LPO parle ce mardi d’une « excellente nouvelle » et se félicite d’obtenir un cadre juridique stable après plusieurs années de mobilisation. Son président, Allain Bougrain Dubourg, remercie directement le ministère pour avoir fait aboutir ces deux classements. C’est d’ailleurs la première fois depuis 2009 que de nouvelles espèces rejoignent la liste nationale des oiseaux protégés. Mais une question va désormais rapidement se poser : que fera-t-on concrètement de cette protection ?
Les chasseurs participaient au suivi et à la sauvegarde de ces espèces
Car le paradoxe de cette affaire est là. Les fédérations de chasseurs n’attendaient pas l’automne pour s’intéresser au grand tétras et au lagopède. Elles participent depuis des années aux comptages, au suivi de la reproduction, à l’acquisition de données et à différentes opérations concernant leurs habitats. Pour le grand tétras, la stratégie nationale de conservation associe d’ailleurs officiellement l’État, l’ONF, l’OFB, les collectivités, les acteurs pastoraux, les stations de ski, les associations et les Fédérations départementales des chasseurs. Dans les Pyrénées, les chasseurs avaient même décidé collectivement dès 2021 de ne pas prélever de grands tétras à la suite d’une mauvaise reproduction, avant que le moratoire national ne soit imposé l’année suivante. C’est justement ce que redoute la FNC : qu’en retirant totalement ces espèces du champ cynégétique, l’État finisse par perdre une partie des moyens humains, financiers et techniques que les chasseurs consacraient jusque-là à leur connaissance et à leurs habitats.
Maintenant, il faudra protéger mais sans chasseur
Personne ne peut sérieusement contester que le grand tétras et le lagopède alpin connaissent des difficultés importantes, ni que leur conservation nécessite des mesures fortes. Mais justement : les fusils étaient déjà silencieux. Le véritable test du nouveau classement commence donc maintenant. Si, comme l’affirme Monique Barbut, « protéger, ce n’est pas juste interdire la chasse », il faudra agir sur les causes autrement plus complexes et concrètes du déclin : évolution des habitats, dérangement, changement climatique, fréquentation des zones sensibles ou collisions avec les infrastructures de montagne. Et il faudra également déterminer qui financera et réalisera demain les comptages, l’entretien des milieux et les actions de terrain auxquelles les chasseurs participaient jusqu’ici. Grand tétras et lagopède alpin sont désormais « définitivement » protégés du fusil. Reste à démontrer que ce nouveau statut permettra réellement de mieux les protéger de tout le reste.












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