Quarante-huit heures. C’est le temps qu’il aura fallu entre une réunion à Matignon avec plusieurs ONG de protection animale et les premières annonces gouvernementales visant directement la chasse. Dans une vidéo publiée au lendemain de cette rencontre, la Fondation Brigitte Bardot se félicite d’avoir travaillé « main dans la main » avec les équipes du Premier ministre Sébastien Lecornu « depuis plusieurs mois » afin d’élaborer des propositions en faveur du bien-être animal. Elle remercie publiquement Matignon pour son « écoute active » et évoque déjà une douzaine de mesures jugées « très positives ». Parmi elles figure notamment la fin de l’importation des trophées de chasse. Le lendemain, le ministre délégué chargé de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, annonce sur ses réseaux sociaux que, « à la demande du Premier ministre », deux mesures majeures seront engagées dès la rentrée : la suspension immédiate de l’instruction des demandes de permis d’importation de trophées de chasse d’espèces menacées et le durcissement des critères environnementaux, ainsi que la création d’une « liste positive » pour la détention des animaux non domestiques. Deux publications, deux jours, un même message : les revendications portées depuis plusieurs mois par les principales associations animalistes semblent désormais trouver un écho favorable au sommet de l’État.
Une décision avant même le débat ?
Une question se pose pourtant. Comment annoncer une mesure aussi importante alors qu’aucun projet de loi n’a encore été débattu au Parlement ? Aucune étude d’impact n’a été présentée publiquement. Aucun débat contradictoire n’a eu lieu. Pourtant, le gouvernement annonce déjà la suspension immédiate de l’instruction des permis CITES, laissant entendre que la décision est quasiment actée. Pourtant, la réglementation actuelle est loin d’être inexistante. L’importation de trophées de chasse est déjà strictement encadrée par la Convention de Washington (CITES), les règlements européens et un système de permis délivrés après expertise scientifique. Chaque dossier est examiné individuellement afin de vérifier que l’importation ne nuit pas à l’état de conservation de l’espèce concernée. La question n’est donc pas de savoir s’il existe des contrôles. Ils existent déjà. La véritable question est de savoir sur quels éléments scientifiques repose aujourd’hui la volonté de remettre en cause un système déjà largement encadré.
Qui a été entendu ?
À écouter la Fondation Brigitte Bardot, plusieurs mois de travail ont été menés directement avec les équipes du Premier ministre. Très bien. Mais qui d’autre a été consulté ? Les États africains concernés ? Les gestionnaires des réserves ? Les communautés locales qui vivent de cette économie ? Les autorités de la Convention CITES qui délivrent les permis ? Les scientifiques internationaux spécialisés dans la conservation de la faune sauvage ? À ce stade, rien ne permet de l’affirmer. Or, lorsqu’une décision française est susceptible d’avoir des conséquences économiques et environnementales sur plusieurs pays africains, il paraît difficile d’ignorer ceux qui vivent quotidiennement avec cette faune.
Une réalité bien plus complexe
Le débat autour des trophées de chasse est souvent présenté de manière très binaire : protéger ou chasser. La réalité est beaucoup plus complexe. Dans plusieurs pays d’Afrique australe, les revenus générés parles permis financent directement la lutte contre le braconnage, les salaires des éco-gardes, l’entretien des réserves, la création de points d’eau et procurent des revenus aux communautés rurales. Les chiffres sont d’ailleurs régulièrement rappelés par les spécialistes de la conservation. Après la mise en place de programmes de chasse extrêmement limités et strictement contrôlés, la population de rhinocéros blancs en Afrique du Sud est passée d’environ 2 000 individus en 1968 à plus de 18 000 en 2015. Pour les rhinocéros noirs, les effectifs sont passés d’environ 1 800 individus en 2004 à 3 500 en 2015. En 2015, seulement 0,34 % des rhinocéros blancs et 0,05 % des rhinocéros noirs étaient prélevés chaque année dans ces pays. Ces chiffres ne démontrent évidemment pas que la chasse règle tous les problèmes de conservation. Ils montrent en revanche qu’il est impossible d’affirmer systématiquement que toute chasse conduit mécaniquement à la disparition des espèces.
La France applique-t-elle les mêmes principes chez elle ?
La comparaison mérite d’être posée. En France, le loup bénéficie d’un statut de protection parmi les plus élevés au niveau européen. Pourtant, l’État autorise chaque année des tirs de destruction afin de protéger les élevages. L’objectif annuel représente près de 19 % de la population nationale. Dans le même temps, certains souhaitent empêcher des pays africains de prélever quelques dizaines de lions mâles âgés sur des populations estimées à plusieurs milliers d’individus, alors même que ces prélèvements financent en partie la conservation des habitats et la lutte contre le braconnage. Deux approches radicalement différentes de la gestion de la faune sauvage.
Les grands oubliés : les Africains
Le débat français oublie souvent un acteur pourtant essentiel : les pays africains eux-mêmes. En 2024, le président du Botswana, Mokgweetsi Masisi, avait vivement réagi aux critiques formulées par l’Allemagne sur les trophées de chasse. Agacé de voir des responsables européens expliquer à son pays comment gérer sa faune sauvage, il avait proposé avec ironie d’offrir 20 000 éléphants à l’Allemagne afin que les Européens puissent eux aussi expérimenter cette cohabitation. Une formule provocatrice, certes. Mais derrière cette sortie médiatique se cachait un véritable message politique. Le Botswana abrite près de 130 000 éléphants, soit la plus importante population du continent africain. Les dégâts agricoles, les destructions de villages et les conflits avec les populations locales y sont une réalité quotidienne. Pour le gouvernement botswanais, la chasse réglementée fait partie des outils permettant de financer cette gestion tout en procurant des revenus aux communautés rurales. L’an dernier encore, le Botswana décidait d’offrir 8 000 éléphants à l’Angola et 500 au Mozambique afin d’alléger la pression sur certaines zones. Peut-on sérieusement prétendre connaître mieux que les gouvernements africains la manière dont ils doivent gérer leur propre biodiversité ?
Une décision politique… ou idéologique ?
Les associations de protection animale ont évidemment toute leur place dans le débat démocratique. Personne ne le conteste. Mais lorsque plusieurs de leurs revendications sont reprises presque mot pour mot par le gouvernement moins de vingt-quatre heures après une réunion à Matignon, il est légitime de s’interroger sur l’équilibre de la concertation. La protection de la biodiversité mérite mieux qu’un affrontement idéologique. Elle exige d’écouter l’ensemble des parties prenantes : les scientifiques, les autorités internationales, les États concernés, les populations locales, les gestionnaires de terrain, mais aussi les ONG. Car protéger une espèce ne consiste pas uniquement à interdire. Il faut aussi comprendre ce qui permet, concrètement, de financer sa conservation. À défaut, la France risque de prendre des décisions symboliques qui satisferont une partie de l’opinion publique, tout en fragilisant les modèles économiques qui contribuent aujourd’hui à préserver certaines des plus grandes populations de faune sauvage au monde.












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