Sangliers radioactifs en Bavière : et si l’on mangeait français ?

Sanglier fouillant le sol

Près de quarante ans après Tchernobyl, certains sangliers bavarois affichent toujours des concentrations impressionnantes de césium-137. Une étude scientifique a mesuré jusqu’à 15 000 becquerels par kilogramme de viande, soit 25 fois le seuil de 600 Bq/kg retenu pour sa commercialisation. En France, les mesures les plus récentes réalisées sur plusieurs sangliers donnent des résultats sans commune mesure, compris entre 0,08 et 3,9 Bq/kg. De quoi apporter un argument supplémentaire à la valorisation de notre venaison alors que 51 % du gibier commercialisé en France est encore importé.

Jusqu’à 15 000 Bq/kg dans des sangliers bavarois

Le phénomène intrigue les scientifiques depuis des décennies et porte même un nom : le « paradoxe du sanglier ». Alors que la contamination radioactive de nombreuses espèces sauvages a fortement diminué depuis l’accident de Tchernobyl du 26 avril 1986, celle de certains sangliers d’Europe centrale reste étonnamment élevée. Une étude publiée en 2023 dans la revue scientifique Environmental Science & Technology en donne une illustration saisissante. Les chercheurs ont analysé 48 échantillons de viande de sanglier provenant de onze districts bavarois et prélevés entre 2019 et 2021. Les concentrations en césium-137 s’étendaient de 370 à environ 15 000 Bq/kg de viande fraîche. La médiane atteignait 1 700 Bq/kg et 88 % des échantillons dépassaient le seuil de 600 Bq/kg retenu pour la mise sur le marché. Dans le district de Cham, à l’est de la Bavière, les chercheurs ont même mesuré une valeur moyenne de 5 700 Bq/kg sur les trois animaux étudiés. Quarante ans après Tchernobyl, le problème est donc loin d’avoir totalement disparu.

Tchernobyl n’est même pas seul responsable

L’étude réserve surtout une surprise. Pendant longtemps, la contamination persistante des sangliers allemands a été presque exclusivement attribuée aux retombées de la catastrophe de Tchernobyl. En étudiant le rapport entre deux isotopes, le césium-135 et le césium-137, les scientifiques ont pu distinguer la part provenant de Tchernobyl de celle issue des essais nucléaires atmosphériques réalisés durant la guerre froide. Résultat : parmi les animaux dépassant la limite réglementaire, le césium issu des essais nucléaires représentait entre 10 et 68 % de la contamination. Sur l’ensemble des échantillons, la contribution médiane était estimée à environ 25 % pour les essais nucléaires et 75 % pour Tchernobyl. Dans près d’un quart des échantillons, la quantité de césium-137 provenant des seuls essais nucléaires aurait même suffi à dépasser les 600 Bq/kg.

Pourquoi le sanglier reste-t-il aussi contaminé ?

L’explication se trouve largement sous ses pattes. Dans les sols forestiers, le césium reste disponible beaucoup plus longtemps que dans les terres agricoles travaillées. Il peut être absorbé par certains champignons et autres ressources alimentaires forestières. Or le sanglier passe une bonne partie de son temps à fouiller le sol. Son régime alimentaire et son comportement fouisseur l’exposent particulièrement au césium présent dans les couches superficielles du sol et dans les aliments qu’il y recherche. Le phénomène n’est d’ailleurs pas inconnu en France. L’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, l’ASNR, rappelle dans un rapport publié en mai 2026 qu’au milieu des années 1990, deux sangliers des Vosges dépassaient 1 000 Bq/kg. Des campagnes réalisées en 2013, 2016 et 2019 ont encore relevé dans ce massif des valeurs allant de quelques Bq/kg jusqu’à près de 1 000 Bq/kg. À Hurbache, dans les Vosges, cinq animaux analysés entre 2012 et 2019 affichaient ainsi des concentrations comprises entre 4 et 903 Bq/kg. À Moyenmoutier, douze autres sangliers contrôlés entre 2016 et 2019 se situaient entre 1,3 et seulement 16 Bq/kg.

Une variabilité considérable, parfois à quelques kilomètres de distance.

Et aujourd’hui en France ? Des chiffres particulièrement bas

C’est là que le tout nouveau rapport de l’ASNR devient particulièrement intéressant. Pour son étude sur la rémanence de la radioactivité artificielle publiée en mai 2026, l’organisme a notamment analysé des gibiers prélevés en 2023 et 2024 dans plusieurs régions françaises. Quatre sangliers ont été analysés individuellement. Celui prélevé au Broc, dans le Puy-de-Dôme, présentait seulement 0,08 Bq/kg de césium-137. À Gan, dans les Pyrénées-Atlantiques : 0,1 Bq/kg. À Ménil-de-Senones, dans les Vosges : 3 Bq/kg. Et à Dieulefit, dans la Drôme : 3,9 Bq/kg. Autrement dit, même le plus élevé de ces quatre résultats reste environ 150 fois inférieur au seuil de 600 Bq/kg. Et la comparaison avec les sangliers étudiés en Bavière est encore plus spectaculaire : 3,9 Bq/kg pour le sanglier français le plus marqué de cette petite série, contre une médiane de 1 700 Bq/kg parmi les 48 animaux bavarois analysés entre 2019 et 2021. Il faut évidemment rester prudent : quatre sangliers français ne permettent pas de dresser un état statistique de toute la population nationale et certaines zones, notamment vosgiennes, ont déjà présenté des valeurs beaucoup plus fortes par le passé. Mais ces données très récentes montrent au moins que la contamination élevée observée dans certaines régions d’Europe centrale n’est absolument pas généralisable au sanglier français.

En Bavière, la viande commercialisée reste contrôlée

Précision essentielle : ces chiffres ne signifient pas que des sangliers affichant plusieurs milliers de becquerels arrivent librement dans les assiettes. Les animaux destinés à la commercialisation font l’objet de contrôles. En avril 2026, l’Office bavarois de l’environnement indiquait avoir analysé en 2025 152 échantillons de viande de sanglier provenant essentiellement du commerce bavarois, de restaurants et de vente directe. Aucun ne dépassait les 600 Bq/kg. La raison est simple : les chasseurs disposent de points de mesure permettant d’écarter les carcasses excessivement contaminées avant leur entrée dans la chaîne alimentaire. Toute viande dépassant le seuil ne peut être commercialisée. Il ne s’agit donc certainement pas de prétendre que la viande de gibier étrangère légalement vendue en France serait radioactive ou dangereuse. En revanche, ces différences spectaculaires rappellent combien l’origine et la traçabilité d’une venaison constituent des informations précieuses pour le consommateur.

51 % du gibier vendu en France est importé

Et c’est là que le sujet rejoint directement celui de la filière française. Selon la Fédération nationale des chasseurs, 51 % de la viande de gibier actuellement mise sur le marché en France est importée. Dans le même temps, les tableaux de chasse français ont considérablement progressé sous l’effet de la nécessaire régulation du grand gibier et les capacités d’autoconsommation des chasseurs sont désormais largement dépassées. Situation pour le moins paradoxale : nous prélevons chaque année des centaines de milliers de sangliers, cervidés et chevreuils sur notre territoire, mais plus de la moitié de la venaison proposée commercialement vient encore de l’étranger. C’est précisément l’une des raisons qui ont conduit la Fédération nationale des chasseurs à lancer en octobre 2025 la marque-label « Gibiers de France ». Elle garantit une viande exclusivement issue de gibier sauvage prélevé en France, avec une traçabilité complète du territoire de chasse jusqu’au point de vente ou de consommation. Chaque lot doit être accompagné des informations permettant notamment d’identifier son territoire d’origine, sa date de prélèvement et l’animal concerné. Les opérateurs utilisant la marque sont en outre soumis à des audits de Certipaq, organisme certificateur indépendant chargé de vérifier l’origine et la traçabilité des produits.

Pourquoi aller chercher ailleurs ce que nous avons chez nous ?

L’histoire des sangliers radioactifs bavarois ne constitue évidemment pas une raison pour jeter le soupçon sur toute venaison étrangère. Elle pose néanmoins une question beaucoup plus simple. Pourquoi dépendre autant des importations lorsque la France dispose d’une ressource sauvage considérable, contrôlée, parfaitement identifiable et désormais valorisable grâce à une filière qui se structure ? Les dernières mesures de l’ASNR apportent même un élément supplémentaire : dans les quatre sangliers français étudiés récemment, les concentrations de césium-137 sont extrêmement faibles, y compris pour celui prélevé dans les Vosges. Consommer du sanglier français, c’est donc valoriser les prélèvements réalisés par nos chasseurs, réduire le gaspillage d’une ressource locale, faire travailler les ateliers de traitement, bouchers et transformateurs de nos territoires et savoir précisément d’où vient la viande placée dans son assiette. C’est exactement le sens de « Gibiers de France ». Et à l’heure où 51 % du gibier vendu dans notre pays vient encore de l’étranger, les sangliers bavarois nous rappellent au moins une chose : lorsqu’on dispose chez soi d’une viande sauvage, locale et traçable, il serait dommage de continuer à aller la chercher à des centaines ou des milliers de kilomètres.

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Né en 1973, Frédéric Buszkowski vit en Dordogne. Ancien sous-officier de l'armée de Terre puis technicien supérieur à la SNCF, il est chasseur passionné depuis plus de vingt ans. Sa pratique couvre un large éventail de modes de chasse : le grand gibier en battue et à l'affût, le pigeon ramier en palombière, le petit gibier à plumes, ainsi que la régulation des corvidés. Fort de son expérience de terrain, il met aujourd'hui ses connaissances du monde cynégétique au service de So Chasse en tant que rédacteur, avec une approche à la fois rigoureuse, pratique et ancrée dans les réalités de la chasse française.

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