Après les propos tenus par Vincent Munier au micro de Guillaume Meurice sur Radio Nova, Patrick Zabé, écrivain, spécialiste de la chasse de montagne, auteur de plusieurs ouvrages dont Les Secrets d’un chasseur de montagne, et une monographie Le grand Tétras, caroncules écarlates et bec d’ivoire a accepté de nous livrer son analyse.
Lui qui admire profondément le travail du photographe estime en revanche que ses prises de position publiques sur la chasse souffrent de nombreuses contradictions. Entretien.
BSL : Vous connaissez le travail de Vincent Munier depuis longtemps. Quel regard portez-vous sur lui ?
PZ : Il faut être honnête : Vincent Munier est un immense photographe. Je suis allé voir Le Chant des forêts deux fois. J’y ai emmené mes enfants, mes petits-enfants. Les images sont magnifiques. Il y a une vraie poésie, une vraie transmission entre les générations. Son regard est exceptionnel. Il est capable de transmettre une émotion avec des images que beaucoup d’autres n’auraient même pas retenues. Sur le plan artistique, il a énormément apporté à la photographie animalière.
BSL : Pourtant, après ses déclarations sur Radio Nova, vous semblez beaucoup plus critique. Pourquoi ?
PZ : Parce que je ne comprends plus la cohérence du personnage. On ne peut pas délivrer un magnifique message sur la nature et, dans le même temps, tenir un discours aussi caricatural sur les chasseurs. J’ai le sentiment qu’il y a deux Vincent Munier : l’artiste, que j’admire, et le militant, que je comprends beaucoup moins.
BSL : Vous avez même parlé d’une forme d’hypocrisie…
PZ : Oui, parce qu’il y a une contradiction. D’un côté, il explique régulièrement qu’il n’est pas anti-chasse. De l’autre, il participe à des partenariats avec des associations comme l’ASPAS, qui combattent régulièrement le monde de la chasse, puis il tient des propos qui donnent l’impression que les chasseurs seraient le principal problème de la biodiversité. À un moment, il faut être cohérent.
BSL : Vous estimez également que certaines de ses affirmations sont inexactes ?
PZ : Oui. Prenons le cas du Grand Tétras. Il affirme que la majorité des scientifiques étaient opposés au programme de renforcement des populations. C’est faux. Au départ, certains conseils scientifiques avaient effectivement émis des réserves. Mais par la suite, après réexamen du dossier et échanges entre les différentes instances scientifiques, ces avis ont évolué et le projet a finalement reçu un avis favorable. Présenter uniquement la première partie de l’histoire, ce n’est pas raconter toute la réalité.

BSL : Il affirme également que le Grand Tétras disparaît essentiellement à cause du réchauffement climatique.
PZ : Là encore, je trouve que le sujet est présenté de manière beaucoup trop simplifiée. Le Grand Tétras ne vit pas uniquement dans des régions froides et s’accommode des forêts sous toutes sortes de climats. On le retrouve dans les Pyrénées espagnoles, dans la Cordillère Cantabrique, dans les Balkans ou encore au nord de la Grèce. Ce dont il a besoin avant tout, c’est d’une vieille forêt toujours structurée selon le même modèle et la présence de la myrtille. Le climat joue évidemment un rôle, mais réduire toute la problématique au manque de neige ou aux hivers plus doux est, selon moi, une vision incomplète et stéréotypée.
BSL : Vincent Munier explique aussi que les oiseaux relâchés meurent les uns après les autres.
PZ : Là aussi, il manque une partie essentielle de l’explication. Dans la nature, environ 80 % des jeunes Grands Tétras disparaissent durant les 7 premiers mois de leur vie. C’est le fonctionnement normal de l’espèce. L’espérance de vie des oiseaux dans la nature est de 2 ans, La stratégie de l’espèce repose sur la longévité des adultes qui peuvent vivre une douzaine d’années, voire plus, pour compenser un très faible taux de renouvellement annuel. Dire simplement que les oiseaux meurent sans expliquer cette réalité biologique donne une image faussée de la situation.

BSL : Vous évoquez aussi un sujet dont il ne parle jamais : la prédation.
PZ : Exactement. Pourtant, partout en Europe, tous les programmes de conservation du Grand Tétras intègrent aujourd’hui une gestion de la prédation. Si vous ne contrôlez pas cette pression, vous êtes obligé de relâcher toujours davantage d’oiseaux. C’est une réalité scientifique. Or cet aspect disparaît complètement de son discours parce qu’il ne correspond pas à sa vision non interventionniste de la nature.
BSL : Lorsqu’il affirme qu’il faudra travailler avec les chasseurs parce qu’ils « flinguent les lynx partout », comment réagissez-vous ?
PZ : Je tombe des nues. Bien sûr qu’il y a eu des actes de braconnage. Personne ne le nie. Mais présenter cela comme une caractéristique du monde de la chasse est profondément injuste. Dans les Vosges, le lynx semble aujourd’hui recoloniser naturellement le massif depuis l’Allemagne. Les chasseurs devront évidemment prendre en compte cette présence dans la gestion des populations de gibier. Mais faire croire qu’ils seraient le principal obstacle au retour du lynx, je trouve cela très excessif.
BSL : Vous parlez également d’une forme « d’amnésie sélective ». Pourquoi ?
PZ : Parce que j’ai le sentiment que certains éléments sont systématiquement oubliés lorsqu’ils ne vont pas dans le sens du discours tenu. C’est le cas sur le Grand Tétras, mais aussi sur la prédation ou encore sur les travaux réalisés depuis des décennies par les chasseurs pour restaurer les habitats et suivre les populations. On ne peut pas construire un débat serein en ne présentant qu’une partie des faits.
BSL : Vous soulevez également une contradiction entre son discours écologique et certaines pratiques photographiques.
PZ : Oui. Dans certains ouvrages, il est expliqué comment des affûts sont aménagés en coupant des branches sur place. Pourtant, les spécialistes du Grand Tétras ont justement abandonné ce type de pratique il y a longtemps pour éviter de dégrader les sites sensibles. De la même manière, on ne parle jamais du bilan carbone de certains déplacements à l’étranger pour photographier certaines espèces. Je ne critique pas la photographie. Je dis simplement qu’il faut être cohérent lorsque l’on donne des leçons aux autres.
BSL : Vous continuez pourtant à reconnaître la qualité de son travail.
PZ : Bien sûr. Je fais parfaitement la différence entre l’artiste et le militant. Ses films sont magnifiques. Ses photographies sont magnifiques. C’est justement parce qu’il bénéficie d’une immense crédibilité auprès du grand public que ses prises de parole ont un poids considérable. À mes yeux, elles gagneraient à être plus nuancées et à prendre en compte l’ensemble des connaissances disponibles.
BSL : Finalement, quel message souhaiteriez-vous adresser à Vincent Munier ?
PZ : De regarder aussi le travail accompli par les chasseurs. Beaucoup d’entre eux consacrent une partie de leur vie à restaurer des habitats, à suivre les populations, à participer aux comptages et à financer des études scientifiques. On peut avoir des désaccords, bien sûr. Mais on ne peut pas résumer leur rôle à quelques clichés. La protection de la nature ne progressera pas en opposant systématiquement les naturalistes et les chasseurs. Elle progressera si chacun accepte de reconnaître ce que l’autre apporte au vivant.














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