À l’occasion du colloque consacré à l’économie de la chasse organisé à l’Assemblée nationale, Marie-Laetitia des Robert, docteure en sociologie et dirigeante du cabinet Randea, s’est penchée sur le poids croissant du numérique dans la filière. À partir des données de NaturaBuy et des travaux de Randea, elle montre comment les plateformes digitales bouleversent les habitudes d’achat, élargissent considérablement la clientèle des armuriers et favorisent l’essor du marché de l’occasion. Une transformation qui génère de nouvelles opportunités économiques, mais pose aussi la question de l’avenir du commerce de proximité.
NaturaBuy, une place de marché devenue incontournable
Créée en 2007 à Chantilly, NaturaBuy fonctionne comme une place de marché mettant en relation professionnels et particuliers. La plateforme ne vend pas directement les produits : elle permet à des armuriers, des enseignes, des marques et des particuliers de proposer leurs produits, neufs ou d’occasion. Depuis le 1er août 2018, elle bénéficie également d’un agrément de courtier en armes. Les chiffres présentés par Marie-Laetitia des Robert montrent la croissance rapide de cette activité : le volume total des transactions est passé de 37 millions d’euros en 2017 à 110 millions en 2024. Dans le même temps, la communauté de chasseurs et de pêcheurs utilisant la plateforme est passée de plus de 800 000 membres en 2021 à 1,36 million aujourd’hui, avec plus de deux millions d’annonces et d’enchères en ligne en continu et environ 400 nouveaux membres chaque jour. NaturaBuy représente aujourd’hui 150 millions d’euros de volume d’affaires annuel, dont 35 millions dans l’univers de la chasse, et travaille avec 800 armuriers, soit environ 90 % de la profession.
Le numérique élargit considérablement la clientèle des armuriers
Pour Marie-Laetitia des Robert, l’un des premiers effets du numérique est d’avoir profondément modifié la zone de chalandise des armureries. Là où un commerce dépendait autrefois essentiellement de sa clientèle locale, une plateforme permet désormais à un armurier de vendre partout en France sans devoir développer lui-même toute l’infrastructure informatique, le paiement en ligne ou le service client. Les données de NaturaBuy indiquent que, pour les armuriers les plus actifs, la vente à distance peut représenter entre 30 et 70 % du chiffre d’affaires, dont environ 90 % serait réalisé en dehors de leur zone de chalandise historique. « Une place de marché, ça démultiplie la zone de chalandise », résume Marie-Laetitia des Robert. Ce changement concerne d’ailleurs l’ensemble du secteur : grandes enseignes, armureries indépendantes, fabricants, distributeurs, petites boutiques, artisans et particuliers peuvent désormais accéder à une clientèle nationale.
L’occasion, un moteur de renouvellement du matériel
Le deuxième phénomène mis en avant par la sociologue concerne le marché de l’occasion. Sur NaturaBuy, 60 % des ventes concernent aujourd’hui des produits de seconde main. Selon les données présentées, 80 à 90 % des particuliers qui vendent un équipement rachètent dans les trois mois un produit équivalent, neuf ou plus récent. NaturaBuy estime ainsi à plus de 50 millions d’euros par an le pouvoir d’achat réinjecté dans l’économie grâce à la seconde main sur sa plateforme. Pour Marie-Laetitia des Robert, le numérique ne se contente donc pas de déplacer les achats : il fluidifie également la circulation des équipements. Elle rapproche ce phénomène de celui observé dans l’automobile, où la revente d’un bien permet de financer l’achat suivant. Cette seconde main peut aussi contribuer à rendre certains équipements plus accessibles et à limiter le gaspillage lié au renouvellement du matériel.
Un marché en ligne dont le poids reste difficile à mesurer
Évaluer précisément la part du numérique dans les dépenses des chasseurs reste toutefois complexe. NaturaBuy estime à environ 350 millions d’euros par an le marché en ligne de l’équipement cynégétique, neuf et seconde main confondus. Cette estimation repose notamment sur les 35 millions d’euros de volume d’affaires réalisés par la plateforme dans l’univers de la chasse et sur l’hypothèse d’une part de marché d’environ 10 % dans les achats en ligne. En parallèle, les travaux FNC-RANDEA évaluent à 945 millions d’euros les dépenses annuelles d’équipement des chasseurs. Marie-Laetitia des Robert appelle toutefois à la prudence : « Il est difficile d’apporter des chiffres plus robustes » sur la part exacte du digital dans les dépenses des chasseurs. Les prochaines enquêtes pourraient permettre de mieux mesurer cette évolution.
Une économie collaborative qui pèse aussi dans les dépenses des chasseurs
Le numérique ne se résume par ailleurs pas aux achats réalisés sur des sites marchands. Les travaux de RANDEA présentés lors du colloque mettent également en évidence le poids de l’économie de seconde main et de l’économie collaborative. En 2022, celles-ci représentaient une estimation de 470 millions d’euros dans les dépenses des chasseurs. Parmi ces montants, 63 millions d’euros correspondaient à des achats de particulier à particulier concernant notamment les armes, les accessoires et l’équipement destiné aux sorties de chasse. Cette économie comprend également les véhicules d’occasion, le covoiturage, certaines pièces de garde et des équipements. Pour Marie-Laetitia des Robert, ces pratiques peuvent notamment contribuer à rendre la chasse plus accessible, tout en donnant une seconde vie à des équipements régulièrement renouvelés.
Derrière une plateforme numérique, toute une chaîne économique
Marie-Laetitia des Robert a également insisté sur un point souvent moins visible : une plateforme numérique repose elle-même sur une activité économique très concrète. Autour de NaturaBuy interviennent des vendeurs, des armuriers, des développeurs, des spécialistes du marketing, des photographes, des acteurs du paiement, des banques, des services de lutte contre la fraude, des transporteurs, des professionnels de l’informatique et des services après-vente. Le fonctionnement de la plateforme nécessite notamment plus de 15 personnes au service client et plusieurs professionnels spécialisés dans les produits réglementés. NaturaBuy compte 50 salariés, tandis que le groupe Ultimate NaturaBuy en rassemble 150. Les données présentées estiment par ailleurs à environ 600 équivalents temps plein les emplois induits chez les 800 armuriers et vendeurs professionnels utilisant la plateforme, auxquels s’ajoutent les emplois liés au transport, au paiement et aux services informatiques.
Le défi du numérique : préserver le maillage territorial
Pour autant, Marie-Laetitia des Robert ne présente pas le développement des plateformes comme une évolution sans contrepartie. Si le numérique permet à un armurier d’atteindre une clientèle nationale, il pose aussi la question de l’avenir du commerce de proximité. Une partie des achats peut désormais être réalisée à distance, alors même que les armuriers locaux restent indispensables pour l’entretien, les réglages et la réparation des armes. « Il faut trouver toujours l’équilibre », estime-t-elle. Pour la sociologue, l’enjeu est donc de parvenir à faire coexister les deux modèles : profiter de la puissance d’une place de marché pour élargir l’accès au marché, tout en conservant un maillage territorial capable de maintenir des commerces, des compétences et des emplois au plus près des chasseurs. La conclusion de la présentation de NaturaBuy tient ainsi dans cette complémentarité entre digital et réseau physique : le numérique peut devenir un moteur économique pour la chasse, à condition qu’il ne conduise pas à faire disparaître les acteurs locaux dont le secteur a besoin.











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