Il suffit de l’apercevoir pour le reconnaître. Son boîtier haut et anguleux lui a valu son surnom de « bossu », sa mécanique a traversé presque tout le XXe siècle et des générations de chasseurs lui vouent encore aujourd’hui une véritable affection. Le Browning Auto-5 n’est pas simplement un ancien fusil semi-automatique. Il est l’une des armes qui ont profondément changé l’histoire du fusil de chasse. Dans beaucoup de familles de chasseurs, il y a des armes que l’on possède et d’autres auxquelles on s’attache. Le Browning Auto-5 appartient incontestablement à la seconde catégorie. Certains ont connu le massif calibre 12, d’autres le superbe Light Twelve ou encore le beaucoup plus délicat Sweet Sixteen en calibre 16. Certains exemplaires ont changé plusieurs fois de propriétaire sans jamais quitter la famille. Plus de 120 ans après sa naissance, le « bossu » continue d’ailleurs de fréquenter nos territoires de chasse. Et ce n’est certainement pas un hasard.
L’une des inventions majeures de John Moses Browning
À la toute fin du XIXe siècle, John Moses Browning travaille sur une idée alors révolutionnaire : concevoir un fusil de chasse capable d’utiliser lui-même l’énergie du recul pour éjecter la douille tirée et chambrer automatiquement la cartouche suivante. Le brevet qui donnera naissance à l’Auto-5 est déposé en 1900. Browning propose d’abord son invention à Winchester, entreprise avec laquelle il collabore depuis des années et pour laquelle il a déjà conçu plusieurs armes devenues mythiques. Mais les deux parties ne parviennent pas à s’accorder financièrement. L’inventeur se tourne alors vers Remington. L’histoire prend une tournure presque incroyable : alors que Browning attend de rencontrer le président de l’entreprise pour lui présenter son nouveau fusil, celui-ci décède brutalement d’une crise cardiaque. John Moses Browning traverse finalement l’Atlantique et se rend à Herstal, en Belgique. Le 24 mars 1902, il signe avec la Fabrique Nationale un accord permettant à FN de fabriquer son nouveau fusil semi-automatique. Browning croit tellement à son invention qu’il commande personnellement les 10 000 premiers exemplaires destinés au marché américain. Ils seront vendus en moins d’un an. L’Auto-5 était né.
Un fonctionnement qui allait dominer pendant des décennies
Sa mécanique repose sur le principe du long recul du canon. Lors du tir, le canon et la culasse reculent ensemble dans le boîtier. Le canon repart ensuite vers l’avant tandis que le mécanisme éjecte la douille tirée puis permet l’alimentation de la cartouche suivante. Aujourd’hui, alors que les fusils semi-automatiques modernes fonctionnent principalement par emprunt de gaz ou par inertie, voir le canon d’un Auto-5 reculer à chaque tir peut surprendre un jeune chasseur. À l’époque, c’était une révolution. Le principe imaginé par Browning allait influencer les fusils semi-automatiques pendant plusieurs dizaines d’années. Sa silhouette si particulière découle directement de cette architecture. Le haut du boîtier forme une ligne presque droite dans le prolongement de la bande du canon avant de retomber brutalement à l’arrière. Cette fameuse forme « humpback », littéralement dos de bossu, est devenue la signature visuelle de l’Auto-5.
Pourquoi Auto-5 ?
Son nom n’a rien de mystérieux. Le fusil avait été conçu pour offrir cinq coups sans avoir à réarmer manuellement entre chaque tir. Les publicités américaines de l’époque mettent d’ailleurs en avant ces « five shots » immédiatement disponibles. Pour un chasseur habitué au juxtaposé ou au superposé, disposer au début du XXe siècle d’un fusil capable d’enchaîner automatiquement plusieurs coups relevait presque de la science-fiction. Cette capacité originelle explique aussi pourquoi les Auto-5 utilisés à la chasse en France sont aujourd’hui limités. Nous y reviendrons.
Du calibre 12 au mythique Sweet Sixteen
Le premier Auto-5 est conçu autour du calibre 12. La famille va progressivement s’agrandir. Le calibre 16 apparaît dès les premières années du XXe siècle. Puis viennent différentes variantes destinées à alléger ou au contraire renforcer le fusil. Parmi elles, le Light Twelve constitue l’une des versions les plus recherchées du calibre 12 classique. À la fin des années 1950 apparaît également l’Auto-5 Magnum 12, chambré pour les cartouches de 76 mm. Mais lorsqu’on parle de variantes mythiques de l’Auto-5, un nom revient immanquablement : Sweet Sixteen. Cette version allégée en calibre 16 apparaît au milieu des années 1930 et devient rapidement l’un des Auto-5 les plus appréciés. Plus fin et plus léger que le 12, il conserve la formidable fiabilité de la mécanique Browning tout en offrant la vivacité traditionnellement associée au calibre 16. Pour de nombreux amateurs de fusils anciens, un beau Sweet Sixteen belge en 16/70 reste aujourd’hui encore une pièce particulièrement désirable.
Le calibre 20 complète la famille
Il faudra attendre 1958 pour voir Browning proposer un Auto-5 en calibre 20. La gamme comprend alors notamment le Light Twenty, tandis qu’une version Magnum Twenty chambrée en 20/76 apparaît en 1967. Dans les dernières décennies de sa carrière, la famille Auto-5 comprend donc principalement le Magnum Twelve en calibre 12, le Light Twelve, le Sweet Sixteen, le Light Twenty et le Magnum Twenty. À cela s’ajouteront au fil du temps différentes finitions, gravures et versions destinées au trap, au skeet ou à la chasse. L’Auto-5 sera d’abord intimement associé à la FN d’Herstal. Une production américaine assurée par Remington permettra de pallier l’interruption belge pendant la Seconde Guerre mondiale. À partir de 1976, une partie importante de la production est transférée chez Miroku au Japon.
Presque un siècle de carrière
Combien d’armes peuvent se prévaloir d’une telle longévité ? La production de l’Auto-5 commence en 1902. Browning commercialisera encore une ultime série « Final Tribute » en 1999, limitée à 1 000 exemplaires et décorée notamment de scènes représentant John Moses Browning et l’usine FN. Pratiquement un siècle. Et surtout un siècle durant lequel le principe fondamental de l’arme n’aura jamais été renié. Ce qui explique probablement pourquoi tant d’Auto-5 sont encore utilisés aujourd’hui. Un exemplaire correctement entretenu donne souvent cette impression typique des grandes mécaniques de l’ancienne armurerie : il semble presque impossible à user.
En France, le « cinq coups » est devenu un trois coups
Il existe toutefois une particularité pour les chasseurs français. L’article 1er de l’arrêté du 1er août 1986 interdit aujourd’hui pour la chasse « l’emploi de toute arme à rechargement automatique permettant le tir de plus de trois coups sans réapprovisionnement ». Autrement dit, un Auto-5 utilisé à la chasse doit être limité à trois coups au maximum sans réapprovisionnement. Dans la configuration habituelle, cela signifie deux cartouches dans le magasin tubulaire et une troisième dans la chambre. Pour les amoureux du modèle, on pourrait presque parler avec un peu de mauvaise foi de notre Auto-5 « castré » à trois coups. Mais réglementation oblige. Cela n’enlève heureusement rien au charme de l’arme ni à l’extraordinaire efficacité de son mécanisme.
Attention aux vieux canons et à la grenaille d’acier
Un point mérite également d’être rappelé aux propriétaires d’anciens Auto-5. Browning indique expressément de ne pas utiliser de grenaille d’acier dans les A-5 de fabrication belge équipés de leurs anciens canons à choke fixe d’origine. La marque précise en revanche qu’un ancien boîtier belge peut recevoir certains canons japonais plus récents équipés du système Invector et compatibles avec l’acier. Avant d’utiliser des munitions modernes dans un Auto-5 ancien, particulièrement un exemplaire belge, mieux vaut donc identifier précisément son canon, son chambrage et son épreuve et, en cas de doute, demander l’avis d’un armurier. Respecter une vieille mécanique, c’est aussi lui permettre de continuer à chasser.
Du B-2000 au Maxus, Browning n’a jamais abandonné le semi-auto
La disparition de l’Auto-5 n’a évidemment pas marqué la fin du semi-automatique chez Browning. Dès les années 1970, le B-2000 ouvre une nouvelle voie. Il sera suivi notamment par les B-80, A-500, puis par la famille Gold dans les années 1990. Viendront ensuite le Silver et surtout le Maxus, aujourd’hui décliné dans sa deuxième génération Maxus II. Ces armes ont adopté des technologies modernes, notamment des fonctionnements par emprunt de gaz, qui n’ont plus grand-chose à voir mécaniquement avec le vieux long recul de canon imaginé par John Moses Browning. Mais le nom Auto-5 était trop prestigieux pour disparaître totalement.
En 2012, le bossu renaît
En 2012, Browning ressuscite donc son illustre patronyme sous une forme légèrement raccourcie : A5. La silhouette rappelle immédiatement son ancêtre grâce au fameux boîtier bossu. Mais attention : ce nouvel A5 n’est pas mécaniquement un Auto-5 modernisé. Le canon ne recule plus. Le nouveau modèle utilise le système Kinematic Drive, fonctionnant grâce à l’énergie du recul et à l’inertie. Browning lancera d’abord le calibre 12, puis fera renaître en 2016 l’appellation Sweet Sixteen pour son A5 en calibre 16. Le calibre 20 rejoindra ensuite à son tour la gamme. En 2026, Browning propose toujours conjointement des A5, des Maxus II et des Silver parmi ses semi-automatiques. Plus de 120 ans après l’invention de John Moses Browning, la descendance est donc toujours là.
Browning et Winchester, une histoire qui se retrouve
L’histoire comporte enfin une jolie ironie. Winchester avait refusé les conditions proposées par John Moses Browning pour son nouveau fusil automatique au début du XXe siècle. Des décennies plus tard, les deux noms allaient se retrouver sous le même toit. Browning est entré dans le giron de FN en 1977. À partir de la fin des années 1980, FN a également pris le contrôle de U.S. Repeating Arms, fabricant des armes Winchester sous licence. Browning et Winchester armes appartiennent aujourd’hui au même ensemble industriel lié au groupe Herstal. La marque Winchester reste juridiquement une marque déposée d’Olin Corporation et son utilisation pour les armes se fait sous licence. Une façon assez savoureuse de boucler la boucle. Car sans le désaccord entre Browning et Winchester il y a plus d’un siècle, l’Auto-5 n’aurait peut-être jamais été fabriqué à Herstal. Et l’un des plus beaux chapitres de l’armurerie belge et mondiale aurait probablement été écrit autrement.
Un fusil devenu patrimoine cynégétique
Évidemment, un Auto-5 accuse aujourd’hui son âge face à un semi-automatique de dernière génération. Il est souvent plus lourd. Sa mécanique à long recul produit des sensations très particulières. Son entretien demande de connaître un minimum cette architecture ancienne et ses bagues de friction. Mais demander à un Auto-5 d’être un Maxus II n’aurait aucun sens. On ne choisit plus seulement ce fusil pour ses performances. On le choisit pour ce qu’il représente. Pour son acier, son bois, le bruit caractéristique de sa mécanique, son boîtier bossu et les décennies d’histoire cynégétique qu’il transporte avec lui. John Moses Browning voulait simplement créer un fusil capable de se recharger tout seul. Il a finalement créé beaucoup plus que cela. Il a créé une légende.












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